HIJO DEL SOL
Ce matin-là, je pars visiter le site inca de Sacsayhuamán, au-dessus de Cusco. Premier jour. Neuf heures. L'enthousiasme un peu naïf de celui qui croit savoir ce qu'il est venu chercher. En arrivant sur le site, il y a trop de monde. Trop de bruit. Je quitte le chemin principal sans savoir où il mène. J'avais seulement besoin de silence, envie de méditer. Au loin, une bergère et ses moutons remontent le chemin. Je me poste sur le bas-côté, l'appareil levé. La scène s'éternise. Alors j'observe. Les moutons me regardent, les chiens aboient sans savoir vraiment quoi faire de moi. La vieille bergère, elle, peine à suivre le rythme de son troupeau. Un instant suspendu. À cet instant, je ne visite plus un pays. J'habite simplement un monde qui n'est pas le mien. Tout peut se voir. Mais voir et regarder, est-ce vraiment la même chose ? Tu connais ce genre de moment ? Celui où tu ne fais rien, et où tout arrive devant toi, comme une scène de théâtre presque trop bien orchestrée pour être un hasard ? Pendant que je contemplais la scène, un homme surgit de derrière un portail en tôle qui tenait à peine debout. Il salue la bergère, me regarde puis s'approche. Il s'appelle Pedrito. Il vend des Tumi, ces couteaux cérémoniels péruviens. J'en achète un pour garder une trace de cette rencontre. Puis, dans un espagnol précaire, je lui lance « ¿meditación? » en faisant des cercles avec ma main pour lui demander de m'indiquer un endroit calme dans les environs. Il sourit. Son regard change. Sans un mot, il m'attrape doucement par le bras et m'invite à le suivre derrière le portail. Ce n'est pas un jardin. C'est son sanctuaire. Pedrito est un Hijo del Sol. Un curandero. Ce que nous appelons, en Occident, un chaman. Il se prépare alors pour guider la méditation. Je shoote quelques clichés, puis il m'installe comme un enfant, mimant chaque geste. J'enlève mes chaussures puis il me demande de tenir contre moi des pierres volcaniques : une sous les pieds, une au ventre, une sur le cœur. Une heure passe. Puis je me lève. 45 minutes plus tard, il me demande d'approcher de son autel, là où il rassemble les offrandes. D'enlever mon tee-shirt. Puis mon pantalon. Je m'exécute. Et en une fraction de seconde, me voilà nu dans ce jardin, tandis qu'il verse sur moi deux vases d'eau sacrée. À la base, je n'avais rien cherché de tout ça. J'étais parti voir ce que tout le monde vient voir : un lieu sacré. J'ai rencontré un homme sacré. Le portrait que j'ai exposé à Cusco, Hijo del Sol, vient de ce matin-là. Je l'ai pris pendant qu'il se préparait à guider notre méditation.
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